Plantes médicinales, science et tradition : une question complexe

Le 26 novembre dernier, l’émission de grande écoute Tout le monde en parle invitait le pharmacien Olivier Bernard, mieux connu sous le nom du « Pharmachien ». Pour ceux qui ne le connaissent pas, M. Bernard publie un blogue sur lequel il se targue de simplifier la science et anéantir la « pseudo science » par l’entremise de bandes dessinées humoristiques. Depuis le 2 décembre, il anime également sa propre émission de télévision, Les aventures du pharmachien, sur les ondes d’Ici-Explora. Il se fait le défenseur de la santé publique et veut exposer à tous les « arnaques » mises de l’avant par des « charlatans » qui ne veulent que s’enrichir sur le dos des autres, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas appuyé ou prouvé par des études scientifiques randomisées à double insu ou mis en lumière par des méta-analyses. Plusieurs membres de la communauté médicale et scientifique le félicitent pour sa rigueur intellectuelle et plusieurs milliers de personnes suivent ses publications en pensant : « Enfin quelqu’un qui ose s’attaquer aux fausses croyances et qui nous dit la vérité ! »

En réalité, plusieurs sont en désaccord avec ses propos et son approche peu nuancée, cavalière et trop souvent irrespectueuse. Les critiques se font sentir chez le public, les intervenants en santé naturelle, mais aussi chez d’autres professionnels de la santé : pharmaciens, infirmières, médecins, etc. Lors de l’émission Tout le monde en parle, on a pu l’entendre dire plusieurs énoncés assez gros et peu nuancés :

– L’artichaut, ça fait rien sur le foie. Ça a tout été testé, ça n’a aucun effet…

– Le bio n’est pas meilleur pour la santé

– Le curcuma, ça ne fait rien

– Un jus d’orange pressé n’est pas mieux qu’un Coke

– Le soleil est cancérigène, il faut éviter de s’exposer le plus possible…

– L’échinacée n’est pas efficace

On comprendra qu’un tollé a été soulevé sur les réseaux sociaux et qu’en tant qu’herboristes, ces propos nous révoltent. Il est tout à fait justifié de s’indigner contre un individu qui croit détenir la vérité en n’utilisant que la seule lentille des études scientifiques parce que l’on sait pertinemment que la méthode scientifique, bien qu’elle représente un outil d’observation et d’analyse hors pair, est souvent mal adaptée quand il est question d’étudier l’usage traditionnel de produits non standardisés et qu’elle ne peut pas tout expliquer. De plus, sachant qu’il coûte des millions de dollars pour réaliser les meilleures études cliniques, il est facile de comprendre que les industriels seront prêts à investir ces sommes pour prouver l’efficacité d’un produit qu’ils pourront breveter et mettre en marché à fort prix, mais que peu le feront pour démontrer l’efficacité d’un produit traditionnel que tout un chacun est capable de fabriquer dans sa cuisine. Ceci dit, il existe à l’heure actuelle de nombreuses recherches qui portent sur les actions des plantes médicinales et qui nous aident à comprendre les fondements de l’herboristerie. Il est important de reconnaître l’apport de la science sans pour autant dévaloriser l’apport incontestable de l’expérience empirique.

Ainsi, on est en droit de se questionner et même de s’opposer. La science n’est pas la seule méthode pour comprendre et vérifier les effets d’une plante. Quand on y pense, pour valider l’usage de la majorité des plantes, on s’appuie entre autres sur des centaines voir des milliers d’années d’utilisation. Certains systèmes de médecine comme la médecine traditionnelle chinoise ou encore l’Ayurveda utilisent des remèdes millénaires et il relève simplement du gros bon sens d’accepter le fait que si de tels remèdes s’était avérés inefficaces, soit ces civilisations n’auraient pas prospéré ou encore, ces façons de soigner ne se seraient pas transmises jusqu’à aujourd’hui. À des époques où il n’y avait pas d’autres alternatives en matière de santé, il n’y avait aucun intérêt à transmettre oralement ou consigner par écrit des remèdes et des façons de soigner qui ne fonctionnaient pas. On peut aussi penser à ces 75% de la population mondiale qui, selon l’Organisation mondiale de la santé, utilisent les médecines traditionnelles comme première ligne en santé. Seraient-il tous dans l’erreur et la fausse croyance ? Il paraît bien évident que non mais ce genre d’argument est très difficile à avaler pour un esprit « purement scientifique ».

On peut faire un parallèle entre la connaissance basée sur ces milliers d’années d’usage et les dernières étapes des études scientifiques, soit d’observer les effets que ça a sur les gens qui les consomment. Lorsqu’on réalise une étude scientifique, on teste d’abord le produit in vitro (c’est-à-dire en éprouvettes ou en boîtes de pétri), puis in vivo (sur des animaux) et finalement en clinique. Sur combien de temps s’échelonnent ces études cliniques? Quelques semaines ou mois le plus souvent, quelques années au mieux. Ainsi, pourquoi devrait-on se baser sur ces données, récoltées sur quelques années, comme seule source fiable d’information, alors que dans plusieurs cas, des données historiques démontrent un usage très ancien et continu? N’y aurait-il pas une place pour reconnaître à sa juste valeur l’expérience empirique dans la reconnaissance de méthodes de soin?

Ce qu’il faut essentiellement garder en tête, en tant qu’herboriste, c’est qu’on touche aux plantes tous les jours, on les cultive, on les récolte, on les transforme, on les consomme, on les goûte, on les recommande… On les connaît. On est expert des usages traditionnels des plantes médicinales. Et on voit les résultats. On sait que les plantes ne fonctionnent pas 100 % du temps pour 100 % des gens et on reconnaît les bienfaits de la complémentarité entre les diverses formes de médecines, y compris la médecine conventionnelle. Chose certaine, nous, les herboristes, savons que les plantes médicinales ont des usages plus que pertinents en matière de santé. Leur faible coût et leur faible risque en font des outils hors pair et elles devraient être considérées comme une véritable médecine de première ligne.

Ainsi, il ne faut surtout pas se laisser abattre par des propos mal nuancés et véhiculés par des individus aux idées arrêtées. Après avoir suivi les discussions, débats et éclats qui ont suivi cette entrevue, il nous a été donné de constater qu’un grand nombre de personnes étaient en désaccord ou avaient été choquées. Ce « Pharmachien » soulève le débat et la polémique, mais au lieu de le voir comme une menace, on pourrait le voir comme une enzyme, un catalyseur, qui active et accélère la réaction.

Ce qu’il convient de faire maintenant? Chose certaine, la publication d’attaques personnelles à l’endroit du personnage ou de suppositions quant à ses affiliations et ses motivations n’aident en rien le débat, au contraire. Ainsi, ce qu’il reste de mieux à faire, c’est de continuer notre travail. En tant qu’herboristes, soyez fiers de ce que vous faites. Parlez-en et gagnez la confiance de vos communautés. Une confiance non pas aveugle et basée sur des données écrites, mais bien assise sur une véritable relation et une expérience personnelle avec les plantes et l’herboristerie.

Longue vie à l’herboristerie traditionnelle !

You are donating to : Greennature Foundation

How much would you like to donate?
$10 $20 $30
Would you like to make regular donations? I would like to make donation(s)
How many times would you like this to recur? (including this payment) *
Name *
Last Name *
Email *
Phone
Address
Additional Note
paypalstripe
Loading...
Share This